Savoir-faire français, ambition mondiale : le chanvre industriel en ordre de marche

Interview de Benoit Savourat. Le chanvre sous toutes ses coutures ! Du 24 au 26 novembre 2026, Troyes accueille le World Hemp Forum, rendez-vous mondial de référence dédié au développement des filières chanvre industriel et à leurs applications industrielles, organisé par le Pôle européen du chanvre. Alors que les enjeux de souveraineté industrielle, de décarbonation et de développement des matériaux biosourcés n’ont jamais été aussi présents, la filière chanvre continue de tisser son avenir dans le bâtiment, le textile, l’alimentation ou encore les composites. Et pour changer d’échelle, un enjeu s’impose : resserrer les fils qui relient l’ensemble des chaînes de valeur, de la production agricole aux débouchés industriels. Pour cerner les mutations en cours, les défis industriels et les opportunités, Benoit Savourat, co-fondateur du Pôle européen du chanvre et figure historique de la filière française, nous livre sa vision d’un secteur avant-gardiste au rayonnement mondial.
Décryptage.

Quelles évolutions majeures observez-vous dans la filière ces dernières années ?

Benoit Savourat : « Pendant longtemps, le chanvre est resté une culture relativement confidentielle. Depuis quelques années, on voit un vrai changement. Cette dynamique se traduit sur le terrain : les surfaces cultivées ont fortement progressé, avec 173 112 hectares de chanvre recensés dans le monde en 2024. Les enjeux environnementaux, la recherche de matériaux biosourcés et la volonté de relocaliser certaines productions suscitent un intérêt croissant.
La période du COVID a également joué un rôle important. Elle a mis en lumière la fragilité de certaines chaînes d’approvisionnement et poussé de nombreux acteurs à repenser leurs modèles. Nous le constatons particulièrement dans le bâtiment et dans le textile. Les industriels voient bien qu’ils doivent trouver d’autres solutions et le chanvre fait partie des pistes qu’ils regardent sérieusement. C’est une culture qui nécessite peu d’intrants, pas d’irrigation et qui présente des performances environnementales particulièrement intéressantes. »

Comment qualifieriez-vous aujourd’hui l’état du marché français du chanvre industriel ?

Benoit Savourat : « La France dispose aujourd’hui d’un savoir-faire reconnu, d’une avance technique importante et d’un écosystème particulièrement structuré. Avec 24 600 hectares cultivés en 2024, soit près d’un tiers des surfaces européennes, la France dispose également d’une base de production qui conforte ce leadership. Cette position est le fruit de plusieurs décennies d’investissements, de recherche, d’innovation et de coopération entre les acteurs de la filière. La force du modèle français est d’avoir progressivement construit une chaîne de valeur complète, depuis la production agricole jusqu’aux applications industrielles. Cette expérience suscite aujourd’hui l’intérêt de nombreux territoires et pays qui cherchent à développer leur propre filière. Pour conserver cette position de référence internationale, nous devons continuer à investir dans la recherche, la formation, le développement des marchés et l’innovation. »

« Le chanvre est une filière qui se construit dans le temps long. »

Quels sont les marchés qui offrent les plus fortes perspectives ?

Benoit Savourat : « Je ne crois pas qu’on puisse privilégier un marché plutôt qu’un autre, car tout est lié. Pour la chènevotte, le bâtiment est clairement un moteur essentiel. Pour la graine, les perspectives sont importantes dans l’alimentation humaine. Quant à la fibre, le textile représente probablement l’un des plus grands potentiels de développement. »

Quels sont aujourd’hui les principaux défis à relever pour accompagner le changement d’échelle de la filière ?

Benoit Savourat : « Le principal défi réside dans notre capacité à produire les volumes dont les marchés ont besoin. Les surfaces françaises ont déjà doublé en une dizaine d’années, mais accompagner la montée en puissance des marchés nécessitera de poursuivre cette dynamique de façon progressive et coordonnée. Quand nous discutons avec de grands groupes industriels, qu’ils soient dans l’alimentaire, le textile ou les matériaux, ils raisonnent en milliers de tonnes. Si nous voulons répondre à cette demande, il faut que les agriculteurs investissent, que les techniques de récolte continuent de progresser, que les unités de transformation anticipent les besoins et que l’ensemble de la filière soit capable de se projeter plusieurs années à l’avance. Le chanvre est une filière qui se construit dans le temps long. »

« Pour développer durablement la filière, tous les acteurs doivent jouer collectif. »

Quel rôle les industriels ont-ils à jouer dans cette dynamique ?

Benoit Savourat : « Un rôle absolument central. Si nous voulons développer la filière, davantage d’entreprises doivent s’emparer du sujet. Nous avons besoin d’industriels capables d’intégrer le chanvre dans leurs produits et d’investir dans l’innovation, la transformation et le développement de nouveaux marchés. Le textile en est un bon exemple. De nombreux acteurs recherchent aujourd’hui des alternatives aux fibres synthétiques. Le chanvre fait partie des solutions étudiées. »

Vous insistez régulièrement sur la notion de travail collectif. Pourquoi est-elle si importante ?

Benoit Savourat : « Parce qu’on ne peut pas raisonner en silo. Un industriel du textile peut être principalement intéressé par la fibre. Pourtant, il doit aussi s’intéresser aux débouchés de la chènevotte ou de la graine. Sans valorisation complète de la plante, il n’y aura pas suffisamment de production agricole pour répondre à ses besoins. Pour développer durablement la filière, il faut raisonner en écosystème : tous les acteurs doivent donc jouer collectif. »

« La France est aujourd’hui le pays de référence du chanvre industriel.

La filière est-elle aujourd’hui capable de répondre à une demande plus importante ?

Benoit Savourat : « Oui, mais à condition que cette croissance soit progressive, anticipée et maîtrisée. On ne peut pas imaginer un développement exponentiel du chanvre. Il faut construire les choses étape par étape. Nous travaillons déjà avec de grands groupes qui explorent différentes applications autour du chanvre. Les opportunités existent. En revanche, il faut tenir compte des réalités
agricoles et industrielles. Entre la décision de développer un nouveau marché et la mise à disposition des volumes nécessaires, plusieurs années peuvent s’écouler. Il faut planifier les surfaces agricoles, adapter les outils industriels et organiser les débouchés. »

Pourquoi la France est-elle aujourd’hui considérée comme un modèle dans le développement du chanvre industriel ?

Benoit Savourat : « La France est aujourd’hui le pays de référence du chanvre industriel. Ce leadership mondial repose sur une vision de long terme. Depuis plusieurs décennies, la filière a construit un modèle associant production agricole, transformation industrielle, recherche et développement de nouveaux débouchés. Sa force réside dans sa capacité à valoriser l’ensemble des constituants de la plante et à faire travailler ensemble tous les maillons de la chaîne de valeur. Cette expertise est aujourd’hui reconnue à l’international et inspire de nombreux acteurs qui souhaitent développer leur propre filière. La création du Pôle européen du chanvre s’inscrit dans cette
dynamique d’ouverture et de rayonnement. »

« Le World Hemp Forum rassemble l’ensemble des maillons de la chaîne de valeur du secteur du chanvre. »

Le World Hemp Forum se distingue également par son ouverture internationale. Pourquoi cet aspect est-il si important ?

Benoit Savourat : « Parce que les enjeux du chanvre industriel dépassent largement les frontières françaises. L’Europe constitue aujourd’hui le deuxième bassin mondial de production de chanvre après la Chine, avec 54 245 hectares cultivés. Partout dans le monde, les industriels recherchent des solutions capables de répondre aux enjeux de décarbonation, de souveraineté industrielle et de relocalisation.
Lors de la première édition, nous avons été surpris par l’intérêt manifesté par de nombreux acteurs étrangers. Depuis, les échanges se sont multipliés. Le World Hemp Forum a vocation à devenir un lieu de rencontre, de coopération et de partage d’expérience à l’échelle internationale. »

C’est pour cette raison que le World Hemp Forum est désormais le rendez-vous incontournable de l’ensemble de la filière…

Benoit Savourat : « Absolument. Car le WHF propose une approche que l’on ne trouve nulle part ailleurs. Le World Hemp Forum rassemble l’ensemble des maillons de la chaîne de valeur, du producteur jusqu’à la mise en marché, dans la même logique d’aventure collective que constitue le Pôle Européen du chanvre. L’objectif du Pôle et du WHF est le même : accompagner les acteurs qui souhaitent développer une filière sur leur territoire, en partageant l’expérience acquise autour de Troyes pour éviter les erreurs qui peuvent conduire à l’échec de projets pourtant prometteurs.

A Troyes, capitale mondiale du chanvre industriel, les participants au World Hemp Forum pourront rencontrer des agriculteurs, visiter une unité de transformation, découvrir des applications dans le bâtiment, le textile, l’alimentation ou les composites, et échanger avec des chercheurs, des industriels et des entrepreneurs venus de nombreux pays. Ils viendront surtout comprendre pourquoi la France est devenue la référence mondiale de la filière et découvrir concrètement les méthodes, les organisations et les savoir-faire qui ont permis à la filière française de se structurer. Toute personne qui s’intéresse au chanvre pourra repartir avec une vision claire des opportunités de développement et des conditions nécessaires pour bâtir une filière performante et durable. Nous sommes prêts à partager ce qui fait la force de notre modèle français ! »

Pour vous inscrire au World Hemp Forum, c’est par ici!